
Les tonalités les plus utilisées sont ré (9 fois), sol (10 fois) et do mineur (13 fois, le relatif de la tonalité de prédilection de Boccherini, mib majeur qui revient 41 fois parmi ses 246 compositions pour trio, quatuor et quintette à cordes). A l’inverse, on remarque la rareté du si (4), du la (4), du mi (5) et du fa mineur (5). Leur apparition varie du reste avec le temps et selon l’ensemble instrumental (tableau 4).
Tableau 4Pour étayer convenablement des hypothèses sur la qualité émotionnelle de chacune des tonalités mineures bocchériniennes, comme du reste des majeures, une ennuyeuse énumération d’exemples serait nécessaire. Il suffira de mentionner ici qu’elles montrent parfois les traits d’une tristesse pour ainsi dire vaillante, non exempte d’une certaine impatience et même de colère (do, fa, si, voir sol mineur). D’autres expriment le tempérament d’une mélancolie plus douce (ré, mi et la), seulement exceptionnellement abattue et désolée, jamais plaintive.
Le monde mineur de Boccherini ne baigne pas dans une mélancolie apathique et douceâtre. Sa musique ne tombe jamais dans le misérabilisme. Elle récuse l’apitoiement sur soi-même et le confinement dans un ennui insurmontable qui emprisonnerait le sujet dans le sentiment de la neurasthénie, de la lassitude, d’un épuisement incurable de l’élan vital. Lorsque l’émotion risque de se faire insistante ou oppressive, la vitalité de l’artiste déchire d’un geste délibéré, souvent rageur, la lourdeur de l’atmosphère pour revenir de l’humeur maussade à des sentiments plus ensoleillés.22 Confrontée aux afflictions de la vie, la discipline du ravissement précise ainsi la mission de l’artiste: prodiguer du réconfort en dispensant de la beauté harmonique et mélodique pour alléger le fardeau de l’âme attristée.
L’univers du doute: une plongée dans une «ultra-cave»
Boccherini nous a laissé un document extraordinaire relatant une plongée vertigineuse dans les courants troubles qui, par moments, ont animé les couches profondes de sa vie intime. Dans le Largo en fa mineur du quintette Op. 13 No. 3 en fa majeur G279, composé en 1772, il livre une introspection méditative qui se perd dans ces replis obscurs du monde intérieur que le philosophe Gaston Bachelard nommait des «ultra-caves», lieux de «l’irrationalité des profondeurs» habités par «l’être obscur de la maison […] qui participe aux puissances souterraines».23
Un climat d’indécision tant harmonique que rythmique stagne sur l’ouverture de ce songe. Le fa mineur initial se mue immédiatement en fa majeur conférant à la tonique une fonction de dominante qui fait office de tremplin pour entamer la descente vers les couches chtoniennes de la psyché du musicien. L’alto ponctue en contretemps l’impulsion du violoncelle imprimant au discours musical un balancement hypnotique qui suggère l’instabilité de la rêverie. Transitant par un accord de septième diminuée sur solb, le mouvement musical se dirige vers un premier palier harmonique, la tonalité de sib mineur, atteinte sur son premier renversement. L’ambivalence modale initiale se répète sur ce ton pour conduire, par une descente analogue, vers le seuil encore plus éloigné de mib mineur (exemple 1).
Example 122 Elisabeth Le Guin a bien relevé «l’habileté stratégique» de Boccherini «à dépêtrer soi-même (et nous) de la mélancolie» (Boccherini’s Body, p. 205, notre traduction).
23 gaston bachelard, La poétique de l’espace, Paris, PUF, 1964, pp. 35ff.